[Docu] « La place de l’homme »

Avec L-S, nous avons enfin pris le temps de regarder « La place de l’homme » (2017), un documentaire de la réalisatrice belge Coline Grando sur le ressenti des hommes lorsque survient une grossesse non désirée, qu’elle s’achève par un avortement ou non. On parlait de voir ce film depuis… septembre dernier, après avoir témoigné de nos expériences respectives de l’IVG.


Coline Grando installe cinq hommes, tour à tour, sur un austère fauteuil de bois, face caméra, et elle les écoute raconter. Les sentiments ambivalents à l’annonce de la grossesse, la sidération devant la capacité à procréer, la possibilité de devenir père qui s’impose brutalement, parfois l’impuissance, une envie de maîtrise des conséquences qui se manifeste trop tard. Le fait de ne pas en parler. S’énonce aussi, honnêtement, la cruauté des rapports hétérosexuels : comment l’un a réfléchi pour convaincre une compagne réticente d’adhérer à son point de vue et d’avorter, comment l’autre a pu envisager la fuite comme échappatoire à la paternité. Le film s’achève par l’un des hommes disant : « Je cherche encore tous les jours ma place, par rapport à cet enfant. Parce que ça excède ce qui m’est demandé. C’est à moi de savoir. Et d’éviter que ça devienne une violence. […] On est vraiment très seul, par rapport à ces questions. [Silence.] Je sais pas comment je vais arriver à en faire profiter mon fils, de cette expérience. Mais il faudra que je lui en parle, à un certain moment. »

L’émotion est tenue à distance. Par les hommes eux-mêmes, qui sont dans l’introspection et l’analyse de leur récit de soi. Cela ne veut pas dire qu’ils n’expriment pas d’émotions mais à aucun moment ils ne sont montrés en situation d’être submergés par elles. Par la réalisatrice qui, tout en ayant su créer les conditions pour faire parler les hommes, garde la tête froide et n’hésite pas à recadrer tout net un jeune homme qui se demande pourquoi on ne donnerait pas aux hommes la possibilité de participer au choix d’avorter.

Et par moi-même, spectatrice. Pour être tombée enceinte à 18 ans et avoir tu mon IVG pendant des années, la grossesse non désirée a longtemps été un sujet existentiel pour moi. Aujourd’hui ce n’est plus vraiment le cas, c’est devenu un objet d’analyse féministe.

Sur le plan intime, laisser venir à moi ce flux de paroles d’hommes inconnus sur les grossesses non-désirées m’évoque une parole que je n’entendrai jamais. B. ne voulait pas en parler par la suite et maintenant nous n’avons plus aucun contact. Ce silence ne me tourmente plus (mais lui ? je ne sais pas). D’autres silences familiaux sur l’IVG résonnent également. Je pense à mon frère aîné A. Alcool aidant, c’était le premier membre de la famille à qui je parlais de mon IVG, c’était douloureux d’en parler. On s’était alcoolisés à la gnôle de framboises du jardin ! Sa propre histoire compliquée face aux grossesses non désirées, il ne m’en a jamais parlée directement. L’IVG pratiquée par ma mère après la naissance de ma petite sœur est un sujet tabou, tabou que mon père a brisé lorsque moi j’ai commencé à parler de mon expérience. Devenir féministe m’a permis d’analyser les silences et de m’en détacher.

Ecouter parler les hommes, ce travail émotionnel

Donc, j’étais devant ce film, la tête froide. Et j’ai trouvé cela fatigant d’écouter ces hommes parler. Pas ennuyant, non, fatigant dans le sens où j’ai eu l’impression de fournir un réel effort pour maintenir mon attention. D’effectuer un travail militant.

Qui pour effectuer ce travail émotionnel d’écouter parler les hommes ? Bien que convaincue que la démarche soit salutaire, je constate que c’est encore nous, femmes, féministes, qui faisons le gros de l’effort de chercher à comprendre, de modifier nos états émotionnels pour entrer en empathie (c’est-à-dire a minima contenir l’irritation…). Nous spectatrices, même si évidemment notre effort d’attention ne bénéficie pas directement aux 5 hommes interviewés. La réalisatrice, Coline Grando. Même les psychologues, c’est-à-dire les personnes qui sont rémunérées pour effectuer le travail d’écoute sont, à 81%, des femmes.

Une meuf, L. me disait il y a peu que « dès qu’un mec cis ouvre la bouche ça [lui] donn[ait] envie de bailler ». Sur le moment j’ai cru qu’elle parlait d’ennui (il y a peut-être de ça aussi!) mais en vrai, il s’agit bien de fatigue.

Sans remettre en question la nécessité du film et sa qualité, j’ai l’impression d’avoir donné une heure de ma vie. Tant que les hommes ne prennent pas conscience qu’ils doivent trahir leur position dominante dans le système patriarcal, les écouter parler s’apparente à vouloir remplir le tonneau des Danaïdes. Et les accompagner dans la prise de conscience, peu à peu, demande un effort collectif inéquitablement réparti. Le manque d’empathie de leur part n’est pas le résultat d’un défaut moral mais de leur choix de se reposer sur l’exploitation du travail émotionnel des femmes.

Nous, féministes, nous organisons pour répondre à nos besoins. Nous pratiquons l’entraide émotionnelle. Patiemment, en trébuchant nous apprenons à construire les liens qui nous libèrent. S’écouter c’est construire la solidarité.

Dépoussiérage, re-mot-ivation

Je n’ai rien publié ici depuis presque 6 mois. Pour être honnête : je n’avais plus envie d’être lue par le lectorat, certes très restreint, de ce blog. Sans avoir le courage d’aller dire aux personnes concernées de ne plus venir ici (impensable, dans la netiquette), ni celui de déménager « Télescopages » vers un autre hébergement.

Mentalement je n’ai pourtant pas cessé de revenir vers cet espace. Comme une grande pièce gonflée de souvenirs, mais peu à peu vidée de ses meubles, et où l’écho s’installe. J’y revenais, je m’arrêtais sur le palier, les pieds sur le paillasson de la page d’accueil, jetais un regard à l’intérieur, sur les articles les plus anciens. Certains me semblent encore tenir la route, d’autre sont bien défraîchis.

Je rêvais à des projets de réaménagement complet, moi qui n’ai jamais eu le goût de la décoration intérieure…! J’avais des tonnes d’idées d’articles et de réflexions à mettre en mots et c’était comme des canapés lourds qui ne trouvent pas leur place et qu’on pousse dans tous les sens jusqu’à l’essoufflement. Résister à l’envie de repasser sur des tournures de phrases jugées aujourd’hui maladroite : inutile de passer la balayette avant d’abattre les murs.

Me voilà donc avec 6 mois de poussière sur le linoleum de ce blog. Et pas beaucoup de traces de pas, au vu des statistiques de fréquentation ! L’idéal pour se réapproprier les lieux.

N’ai-je donc rien écrit ? Toutes ces idées d’articles que je n’ai pas su mettre en mots, (dé-mot-ivées), en récit. Elles s’accumulent, me débordent, je ne sais pas les canaliser. La frustration me paralyse, l’impression que c’est trop tard m’affole.

Alors je fais l’effort d’aller chercher les bribes de textes que j’ai réellement écrites, les mots qui ont réellement jailli. Les inattendus, ceux que je n’ai pas valorisés sur le moment, et qui se sont installés ailleurs que sur ce blog déserté. En ordre dispersé.

Ceux déposés sur les pages vite sédimentées d’un forum en ligne (mais qui m’ont tout de même valu de nombreuses réactions). Dans les posts pour la page Facebook des Effronté-es Strasbourg, l’agenda féministe que je me suis amusée à tenir. Un communiqué de presse qui m’a demandé plusieurs heures de travail et qu’on n’a finalement jamais envoyé. Des feuilles volantes empagaillées.

Les « Stories » sur Instagram. Les mots s’engouffrent décidément dans des interstices inattendus.

Je prends du plaisir à me plier aux contraintes que le format des Stories impose, à soigner la narration. Au delà des photos de bouffe ou des selfies éparses, l’anglicisme a fait oublier le sens premier :  les Stories sont bel et bien un outil pour raconter des histoires. Instagram m’indique le nombre de « vues » de chaque Story, mais pour moi ce sont avant tout des lecteurs et des lectrices. Je suis même plutôt contente de voir qu’un certain noyau revient me « lire » avec assiduité, preuve qu’ils et elles trouvent quelque chose qui les intéresse dans les « histoires » que je compose. Et non, ce ne sont pas forcément des ami·e·s proches..!

Mon rapport à Instagram est encore paradoxal : je me sens plus libre sur cette plateforme où je repars de zéro avec d’autres abonné·e·s que sur Facebook. J’y écris avant tout pour moi, parce que cela m’amuse, parce que jouer sur les contraintes pour témoigner de ce que je vis et vois m’aide à prendre du recul. Mon compte est doublement sous le radar : d’abord parce que j’ai moins de 100 abonné·e·s. Et parce que je n’y mets quasiment que des Stories, éphémères et indétectables, à la différence des posts qui sont faits pour être affichés dans la durée et être likés, les likes servant de signal social aux autres abonné·e·s. En bref : je consacre des efforts pour « raconter » des histoires que quasiment personne ne lira. Mon rapport à la transmission (ce que je peux transmettre aux autres) est décidément compliqué…

Intuitivement, j’ai conçu mes Stories de ces derniers mois, sur le blocage de chantiers par des militant·e·s anti-GCO, sur la marche de nuit féministe, sur l’action artistique « Aimons nous tou·te·s »… comme des vrais objets de narration. Quelque chose à mi-chemin entre le reportage et le récit incarné. Je pressens que le format vertical de la Story est plein de potentiel pour le journalisme… Je ne suis pas la seule à vouloir y croire, en fait. Mais pour l’instant, je ne sais pas valoriser cela.

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Est-ce que ce que je crée a la moindre valeur ? LA question que beaucoup de personnes de ma génération, dans mon entourage, ne veulent plus se poser. On n’en sait rien. C’est devenu impossible de répondre à cette question. La réponse collective de la société est insoutenable. La plupart des gens de mon âge créent sans plus se faire d’illusions sur le fait que leur travail assurera leurs conditions matérielles d’existence.

Lectures d’août

Rien de tel qu’un séjour au vert, garanti sans 4G, pour dévorer plein de livres.

faiminisme

  • Faiminisme, par Nora Bouazzani, Nouriturfu, 2017

Initialement, j’ai emprunté ce livre parce que la question de l’alimentation m’intéresse (comme tout le monde dans notre société obsédée par la bouffe). Vu mes convictions politiques et mes fréquentations, je « devrais » déjà être végétarienne a minima. De facto, je mange beaucoup moins de viande qu’il y a quelques années. Pourtant, je conserve quelques réticences et ne suis pas à l’aise sur le sujet.

Je m’étais dit que conceptualiser le rapport à l’alimentaire en passant par une grille de lecture féministe m’aiderait à mettre au clair mes convictions. C’est pas encore gagné…

Ce livre balance plein d’idées et ça part dans tous les sens : l’origine de la division sexuelle chasse-cueillette, le sexisme dans la gastronomie, les inégalités dans l’agriculture… Les stéréotypes : pourquoi un-homme-un-vrai mange de la viande quand une-femme-une-vraie mange de la salade (« Tu finis pas tes frites ? », et les sketchs sur la bouffe de Florence Foresti) Jusqu’à l’écoféminisme (l’idée que l’exploitation de la nature et des femmes par l’homme procède de la même logique de domination), en passant par les troubles alimentaires. Bref, les thèmes abordés sont copieux mais l’écriture, très journalistique, survole un peu trop le sujet. Et l’écoféminisme déborde largement la question de l’alimentation.

Comme je ne suis pas encore rassasiée (sorry), je pense que je vais lire Reclaim, un recueil de textes écoféministes.

[livre lu en mangeant du saucisson auvergnat, contradictions bonsoir ]

sauvage

  • La Belle Sauvage, par Philip Pullman, Gallimard Jeunesse, 2017.

Oh la bonne surprise ! ça fait au moins 10 ans que je n’ai pas relu la trilogie A la croisée des mondes et je me suis replongée avec plaisir dans l’univers Oxfordo-fantastique de Philip Pullman. Ce nouveau livre doit beaucoup à son personnage principal, finement écrit, à qui je me suis beaucoup attachée. J’étais vraiment plongée dans les pas et les pensées de Malcolm, jeune garçon de 11 ans intelligent et sensible.

La première partie du livre décrit l’attachement de Malcolm pour Lyra, nourrisson âgé de quelques mois, et son éveil philosophique et politique à travers ses rencontres avec l’Erudite Hannah Relf. La description d’une Angleterre où la liberté de penser est menacée par la montée du fondamentalisme religieux m’a fait frémir. L’ambiance du livre bascule ensuite complètement avec l’irruption du déluge ; la deuxième partie relève davantage du conte et du voyage initiatique. Plusieurs lecteurs·ices ont regretté ce changement brutal de structure, mais moi j’ai aimé être emportée dans un monde encore plus merveilleux, où les héros vont d’île en île et rencontrent des êtres directement inspirés du folklore anglais et des anciennes légendes sur Albion.

fontanel

  • Grandir et L’envie, par Sophie Fontanel, éditions Robert Laffon.

Sophie Fontanel est une journaliste mode pour l’Obs et habile influenceuse Instagram. Drôle, délurée et intelligente, [mais] grande bourgeoise parisienne. Ses livres sont courts, fonctionnent par fulgurances et trouvailles d’écriture, et si la forme est virevoltante, le sujet de fond est grave. On y prend des poses sans se prendre au sérieux. Snob mais gentil. Dans Grandir, Sophie F. parle de sa propre mère qui glisse dans le grand âge et la dépendance. Dans L’envie, elle aborde l’abstinence sexuelle volontaire, « peut-être la pire insubordination de notre époque ».

hillbilly

  • Hillbilly élégie, par J.D. Vance, éditions Globe, 2017.

Un livre qui m’a marquée. Il s’agit de la traduction de Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis qui, à sa parution quelques mois avant l’élection de Trump, avait beaucoup fait parler de lui.

Ce que décrit Vance, ce sont ses racines. Le milieu d’où il vient, celui des Blancs pauvres des Appalaches, une région des Etats-Unis à laquelle sont attachés beaucoup de stéréotypes pas entièrement erronés : pauvreté, violence, consommation de drogue, sentiment de déclin culturel, électeurs de Trump, racistes, dévots religieux conservateurs. Hillbilly, ce sont les ploucs, les péquenauds, les rednecks, les white trash. Vance lui-même est un transfuge de classe. Il a grandi entre une mère droguée et une ribambelle de « pères » successifs, a intégré les Marines avant d’aller à l’université (aux Etats-Unis, une loi permet de financer les études des anciens soldats) et finir diplômé en droit de Yale. Le mérite en revient, dit-il, au fait que malgré des parents défaillants, il a pu compter sur des grands-parents aimants et stables, quoique pauvres et non exempts de problèmes (« Mamaw et Papaw »).

Vance, patriote qui croit dur comme fer au rêve américain, ne peut fermer les yeux sur les problèmes nombreux qui minent ce qu’il nomme « sa communauté » (expression qui revient souvent), à laquelle il revendique son attachement.

C’est un récit sans aucune qualité littéraire mais qui m’a complètement happée par son analyse tendre et lucide des valeurs de cette « communauté » et de l’histoire de la région. Aussi par sa capacité à créer de l’empathie pour les gens qu’il décrit.

Vance pose les questions qui fâchent. Pourquoi beaucoup de gens pauvres ne savent pas épargner, gérer leur argent ? Pourquoi tant de gens se nourrissent-ils si mal au point d’avoir une épidémie de « bouches Moutain Dew » (nom pour les problèmes dentaires liés à la consommation excessive de soda) ? Quel système de valeurs fait que se battre ou dévaster un magasin de jouets parce que le vendeur a mal parlé à ton gamin semble rationnel ? Pourquoi le gouvernement américain est-il impuissant à trouver des solutions aux problèmes de cette communauté ? Vance se décrit aujourd’hui comme politiquement conservateur (il ne semble pas concevoir qu’un attachement à la valeur famille puisse prendre d’autres formes politiques), mais tire quelques leçons cinglantes pour son propre camp : le vrai problème pour beaucoup d’enfants, ce n’est pas le système scolaire, c’est avant tout ce qu’il se passe chez eux, et l’impuissance du gouvernement à mettre en place des vrais programmes d’aide aux familles. Pour finir, sa description de son apprentissage des codes de l’Ivy League ne manque pas non plus de piquant !

Un livre pour mieux comprendre une partie de l’Amérique qu’on regarde souvent de haut et qui nous fait tant rire (« ah, ces Américains »). Dans la même veine, il y a aussi le film « Moi, Tonya ».

chanson douce

  • Chanson douce, par Leïla Slimani, Gallimard, 2016

Prix Goncourt 2016. Ça commence comme un film d’horreur, une nounou assassine les deux enfants dont elle avait la garde.

Leïla Slimani construit patiemment un huis-clos étouffant où cohabitent : le jeune couple qui veut concilier vie professionnelle et familiale, leurs deux enfants en bas âge, et Louise, une femme très seule, désocialisée, qui s’investit à fonds et à corps perdu dans l’amour et la réussite de cette famille qui n’est pas la sienne. Peu à peu s’instaure une relation de dépendance. Les parents oscillent entre méfiance de classe et gratitude envers celle qui leur permet de tout avoir (un bestseller à direction des femmes s’appelle bien « Choisissez tout »). Quant à Louise, elle ne saurait plus vivre sans l’illusion qu’elle trouve en étant le témoin du bonheur de cette famille.

Louise aime ces enfants, aime cette jeune maman, cette famille. Elle leur consacre toute sa vie, sans commune mesure avec le salaire qu’elle reçoit. Mais peut-on réellement estimer la valeur du travail émotionnel, pour reprendre le concept sociologique développé par Arlie Hochschild ? Cette sociologue américaine a, entre autres, étudié les femmes immigrées qui pour nourrir leur famille, acceptent de s’occuper – d’aimer- les enfants des autres, passant parfois plusieurs années sans voir leurs propres enfants.

Ce qui me frappe, c’est la naïveté du jeune couple, qui s’englue dans leur incapacité à distinguer les relations employeur/employée et l’intimité familiale. Eux-mêmes sont sous pression : pression des loyers parisiens, pression du cercle d’amis qui emploient aussi des nounous, pression de la société qui méprise les femmes qui ne travaillent plus à la naissance tout en compliquant leur retour à l’emploi. Le couple croit sûrement « aimer » Louise, et ferme les yeux sur les disparités entre eux et elle.

Peut-il y avoir de l’amour lorsqu’il y a une relation de pouvoir ?

 

[Critique de film] Woman at War

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La femme, c’est Halla (jouée par Halldóra Geirharðsdóttir), 49 ans, écolo-activiste et professeure de chant choral, future maman adoptive d’une petite fille ukrainienne.

Sa guerre, elle la mène contre une multinationale de l’aluminium bien décidée à s’implanter définitivement en Islande. Pour affronter cette industrie très énergivore, Halla ne s’embarrasse pas de pétitions ou de hashtags sur Twitter mais s’attaque au point faible : les pylônes électriques qui alimentent l’usine – et défigurent les Hautes Terres islandaises.  Attaquer est à prendre ici au sens littéral : dans une scène mémorable, Halla défonce un de ces gigantesques pylônes, à elle seule. Avant de se dépêcher pour ne pas être en retard à son cours de chant. Halla, c’est un peu le croisement improbable entre Jason Bourne et la militante écologiste indienne Vandana Shiva, dont la photo orne les murs de sa maison aux côtés de ses autres icônes Mandela et Gandhi. Et bizarrement, ça marche, on a envie de suivre cette héroïne atypique pour voir jusqu’où elle ira.

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Woman at War est un « drôle de film » et se revendique d’emblée comme tel. Dès le début, le réalisateur brise le quatrième mur en mettant en scène dans les paysages islandais des musiciens de jazz ainsi qu’un trio de chanteuses traditionnelles, qui fixent le spectateur. Musiciens et chanteuses suivent l’action et la ponctuent dans ses moments les plus dramatiques. Et bizarrement, là encore, ça marche.

La musique est folklorique mais la puissance étatique à laquelle Halla se confronte, et les armes qu’elle déploie contre elle sont bien de notre temps. Hélicoptères, caméras de vidéo-surveillance, drones, détecteurs thermiques… Pour y échapper, la professeure de chant doit physiquement donner de sa personne : elle court à en perdre haleine dans la lande, se terre, traverse un torrent qu’on imagine glacé… Et quand tout semble perdu, c’est en faisant appel aux ressources de la formidable nature islandaise qu’Halla se sauve, ou est sauvée. Belle image que celle où transie de froid, épuisée,  Halla peut enfin se laisser aller dans une source chaude naturelle.

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Les péripéties sont foisonnantes et l’air de rien, en plus de l’écologie, le scénario aborde des questions variées. De la société islandaise, souvent imaginée comme le parangon de l’égalité femmes-hommes, on aperçoit quelques abords moins reluisants. En lieu et place d’Halla, c’est l’étranger – un touriste sudaméricain malchanceux – qui est d’abord suspecté. Un paysan bourru n’accepte d’aider Halla que lorsqu’il découvre qu’ils sont cousins – à la troisième génération ! Sans compter les caméras de surveillance, les voisins cordiaux mais scrutateurs, le chauffeur de taxi délateur… La pression est si forte qu’Halla en devient parano et son unique ami dans la confidence est près de craquer. Sous le regard du réalisateur Benedikt Erlingsson, le petit pays de 300 000 habitants d’apparence idyllique se transforme peu à peu en un inquiétant panoptique.

Revers de la médaille d’un scénario inventif, toutes les péripéties ne fonctionnent pas avec la même intensité. L’histoire d’adoption, utilisée pour souligner tout ce qu’Halla a a perdre en persistant dans son activisme, est peut-être superflue. Elle donne tout de même matière à une belle scène finale dans une ville ukrainienne complètement inondée, métaphore d’un dérèglement climatique qu’on ne peut plus enrayer. Même  avec une détermination aussi grande qu’un pylône électrique.

Verdict : A VOIR !

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« Tué à coups de talons »… Légitime colère.

Il y a un an et sept mois, j’écrivais ce post de blog, à chaud, en réaction à plusieurs articles de médias relatant le décès d’un homme. A Bordeaux, il avait harcelé une jeune femme de 18 ans et était mort après qu’elle l’ait repoussé et lui ait assené de nombreux coups.

(En relisant mon texte aujourd’hui je ne suis pas sûre que si je découvrais l’affaire aujourd’hui, je serais capable d’adopter un ton aussi convaincu. Et je crois que ce serait dû à un certain sentiment d’impuissance, pas à un désaveu de mes idées. Pourtant… après un an et sept mois, je maintiens chacune de mes phrases.)

L’événement n’a pas retenu l’attention des médias, et a rapidement connu le sort des faits divers : sédimenté sous des strates d’autres faits divers.

Moi, je me suis indignée de ce que je lisais dans les médias, et puis j’ai vite oublié. Il a fallu certaines circonstances pour que l’histoire me revienne à l’esprit. Prise de curiosité, j’ai voulu savoir : qu’était-il advenu depuis ? Y avait-il eu procès ? Je n’ai trouvé que deux articles dans des médias bordelais relatifs à une « reconstitution de meurtre », qui s’est déroulée le jeudi 1er février 2018.

En un an et des poussières, le fait divers est devenu encore plus insignifiant. le média bordelais WiT FM entame son article en relevant que la place de la Victoire sera inaccessible « entre 20h45 et 23h », et le trafic du tram B interrompu. France Bleu Gironde conclut le sien en remarquant « qu’il faudra donc marcher entre ces deux stations avant de pouvoir reprendre le tram ». Une reconstitution de « meurtre » (sic) n’est, somme toute, pas plus dérangeante que des travaux temporaires nocturnes. Bien sûr, BFMTV n’est plus sur le coup, on ne parle pas des travaux de maintenance de la justice bordelaise.

Et puis il y a ce titre de France Bleu Gironde : « Tué à coup de talons : reconstitution du meurtre ce jeudi soir à la Victoire, à Bordeaux ». On sent bien que l’histoire a déjà perdu de sa chair, de ce qui la rend appétissante pour un·e journaliste et son lecteur ou sa lectrice. Il n’en reste plus que ce qu’on croit être l’os du fait divers, cette incongruité, les coups de talons mortels (NB : j’ignore si ce sont ces coups qui ont réellement causé la mort). Plus que la mort d’un homme, il semble que ce soit surtout la malséance qui interpelle. Comment des chaussures à talons, cet artefact du stéréotype féminin, que l’on imagine plus facilement en objet de fantasme qu’en arme du crime, pourraient-il en être la cause ? Oui, voilà bien la dernière ficelle à laquelle le pauvre journaliste en est réduit pour rendre cette histoire digne d’intérêt : le fétichisme sexuel !

Mais revenons-en à ce qui m’intéresse soudain, après plus d’un an d’oubli. Qu’est-il advenu à cette jeune femme dans ce laps de temps ?

« La jeune femme, âgée de 18 ans, avait aussitôt été écrouée, mise en examen d’abord pour tentative de meurtre. Les faits avaient été requalifiés en meurtre après le décès du trentenaire . Ce jeudi soir, à la demande du juge d’instruction, la jeune femme va donc être extraite de sa cellule pour refaire les gestes qui ont conduit il y a 14 mois à la mort de cet homme. » (France Bleu Gironde)

Je compte. Elle avait 18 ans. Un an, sept mois. Elle en a peut-être 20 aujourd’hui. Il m’est impossible de me représenter ce que ça peut être d’avoir 18, 19, 20 ans en prison, dans l’attente de son procès pour « meurtre » (cela suppose une volonté de tuer) de l’homme qui l’a, un soir de décembre 2016, « importunée » (oui, le mot est repris, et sans guillemets, dans la presse de 2018).

Entre décembre 2016 et février 2018. Un an, deux mois d’une toute jeune vie ramenés à deux moments, celui où l’on frappe un homme place de la Victoire, celui où l’on sort brièvement de la maison d’arrêt pour retourner sur cette même place funeste un an, deux mois plus tard. Il m’est impossible d’imaginer cela.

Mais il est des personnes qui, j’espère, possèdent une plus grande capacité de compréhension que moi, à Bordeaux. Les policiers. Les magistrats. Comme l’écrit France Bleu Gironde : « Les policiers de la Brigade de la Répression des Atteintes aux Personnes, chargés de l’enquête, vont tenter de comprendre pourquoi ce tel déchaînement de violence.  » Pour Wit FM, ce sera plutôt à la jeune femme d’« expliquer pourquoi elle s’était acharnée à ce point sur le trentenaire. »

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Si je reviens sur cette affaire, c’est parce que je suis tombée sur un texte qui m’a interpellée, écrit par une blogueuse féministe de 23 ans dont j’ignore le nom. Il s’intitule ‘Le jour où j’ai frappé un inconnu », et elle y relate sa réaction à un homme qui dans un centre commercial lui a lâché un « hmm, sexy » en la reluquant avant de s’en désintéresser complètement. Elle l’a « poussé de toutes ses forces », « frappé à la poitrine » plusieurs fois, lui a crié dessus. Il faut lire ce texte car elle explique avec une grande précision et, je crois, honnêteté comment elle a pu en arriver là. C’est une auto-analyse passionnante.

Elle écrit : « J’étais en furie (…). J’étais en colère, je voulais lui faire mal à son égo, l’humilier publiquement comme il le fait avec les femmes, je voulais lui faire mal comme il fait mal. (…). C’est 14 ans de harcèlement moral et physique qui m’ont poussés aujourd’hui à frapper mon harceleur. Pendant longtemps, je ne répondais pas comme on me l’avait sagement appris. Mais ne pas répondre me plongeait dans une rage incontrôlable. »

Encore : « Il a apprit une belle leçon aujourd’hui et il s’est fait humilier en public à son tour. (…) Je ne me sens pas fière de ce que j’ai fait, mais je ne me sens pas coupable pour autant. Je ne regrette pas mon acte, même si je suis toujours contre la violence. Je me dis juste que c’est bête que ce soit tombé sur lui, ce n’était même pas la pire remarque, ou le pire geste que j’ai eu à subir d’un homme. Mais il a été l’homme de trop. »

Un autre blogueur féministe, Chester Denis, publiera sur son propre site une analyse de ce témoignage (intéressante aussi).

A Chester Denis, la blogueuse féministe répond : « c’est plus son ego que j’ai essayé d’atteindre que son corps ».

Là encore, mon imagination coince. Qu’est-ce qui fait que dans un centre commercial quelconque un homme s’en tire avec une humiliation publique et que sur la place de la Victoire à Bordeaux, un autre meurt. Je ne sais pas.

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Pourquoi est-ce que cette histoire – non, ces histoires –  résonne tellement en moi ?

Un harceleur ne prend pas de risque en harcelant. 99 fois sur cent (ok, je sors cette statistique de ma poche mais je suis prête à parier que je n’en suis pas loin) lorsqu’une fille se fait harceler dehors, humilier par des sifflements, bruits, claquements de lèvres, insulter, toucher, coller, imposer de voir quelque chose qu’elle ne veut pas, 99 fois sur 100 il n’y aura pas de réponse. Parce qu’on a appris que c’est ce qu’il faut faire, car c’est plus intelligent, plus sécurisant, plus bienséant. Et puis il y a la énième fois, celle où toutes les fois précédentes rejailliront, sans même qu’on ait le temps d’en avoir conscience.

Je l’ai vécue aussi, cette déflagration décrite par cette blogueuse anonyme. C’était une expérience qu’aujourd’hui je nomme fondatrice. La raconter a été le vrai déclic d’écriture de ce blog. Et, bon sang, qu’est-ce qui fait que le crétin exhibitionniste que j’ai engueulé un jour n’est pas mort ? Ok, ok, c’était physiquement impossible que je le touche, j’avais mes deux mains tremblantes sur mon guidon de vélo et il était dans une voiture mais..! Mais..! J’aurais pu le frapper. Si j’avais été en mesure de. Le coup aurait pu être mortel. Il y a eu en moi ces quelques secondes de déflagration qui, dans un cas sur mille, peuvent suffire à souffler la vie d’un humain.

Tuer quelqu’un n’est jamais légitime. Mais se défendre face à un homme qui « importune » est légitime, oui. Et encore plus important : la colère qu’on éprouve à l’égard d’une société qui encourage les hommes à agresser et humilier les femmes est plus que légitime.

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A cette fille qui passe ses 20 ans en maison d’arrêt, j’aimerais pouvoir dire : I feel your pain, sister.

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NB : En humanisant cette jeune femme présumée meurtrière et en n’accordant pas un regard à l’homme qui est mort, est-ce que j’inverse le vieux schéma mais ne le renverse pas ? Est-ce que mon texte vaut mieux que, par exemple, ces coupures de journaux qui trouvent des excuses aux hommes qui tuent leurs femmes ? A d’autres la charge de rendre, avec leurs mots à eux, son humanité au défunt.

NB : Je ne pense pas qu’aujourd’hui je pourrais revivre ce sentiment d’être dépassée par sa propre colère. J’ai appris à l’exploiter pour ne plus me laisser faire. Après l’épisode de l’exhibitionniste il y a eu quelques autres incidents, mais sans commune mesure. Un jeune homme propre sur lui qui me réclame un sourire ? Devant ses amis, je lui demande sérieusement pourquoi. Un petit garçon dans une voiture à l’arrêt qui me fait des bruits sans équivoque ? Je vais voir le conducteur et je lui demande si c’est lui qui donne cet exemple (cas intéressant, c’est la seule fois où j’ai eu des remords en me demandant si je n’avais pas « traumatisé » le petit garçon).

Eugène Onéguine à l’Opéra du Rhin : les montagnes russes

Jeudi 14 juin, on donnait à l’Opéra du Rhin la générale d’Eugène Onéguine, opéra composé par Tchaïkovski. (La générale est la dernière répétition filée avant la première représentation. Les billets sont gratuits et distribués à la discrétion des musiciens.) Votre télescopeuse préférée y était et vous raconte !

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Vivant dans un vaste domaine en pleine campagne russe, Madame Larina a deux filles. Tatiana, archétype de la « jeune fille rêveuse », sa sœur Olga, plus terre-à-terre. Madame Larina soupire après sa jeunesse enfuie (« le ciel nous a donné l’habitude pour tenir lieu de bonheur »), Tatiana se plonge dans des histoires d’amour qui la rendent « toute pâle ». Seule Olga exprime joie et confiance d’être aimée depuis l’enfance par leur voisin Lenski. Comme les choses sont bien faites en Russie, le chœur des serfs est là pour divertir cette élite maussade.

Mais… quel hasard ! Qui vient leur rendre visite ? Lenski, en compagnie d’un certain Eugène Onéguine. Lenski fait sa déclaration à sa prosaïque amoureuse Olga, tandis que Tatiana n’a d’yeux que pour Onéguine… Bon, tout cela est pour l’instant un peu plat. Dommage que les rôles de la nourrice et de la mère ne soient pas traités avec davantage de second degré, cela mettrait un peu de piquant dans ce premier acte. Quand Tatiana excédée dispute sa nourrice, laquelle fait semblant de ne pas avoir compris à qui elle doit remettre un billet doux… Transportés dans une autre époque, on imaginerait une ado « grave saoulée » par ces adultes qui ne comprennent rien à rien.

Devant l’amour d’une minette, Onéguine, blasé de la vie, se comporte comme un goujat. Il rend sa lettre d’amour à Tatiana, complètement mortifiée. Rideau au moment même où les choses commencent ENFIN à devenir intéressantes !

Deuxième acte. A l’occasion d’un bal donné en l’honneur de Tatiana, la bonne société russe a invité un chanteur qui cabotine (en français) pour mettre l’ambiance, mais clairement la pauvre a envie d’être ailleurs. Le public aussi… Mais qu’est-il passé à travers la tête des décorateurs ? Le bal se déroule dans un CLUB DISCO. Le chœur porte des costumes pailletés, léopardés, des leggings de cuirs façon Grease et des masques d’animaux, et trimballe des ballons verts. Oui, ça fait beaucoup. A un moment, des néons se mettront à clignoter. Le public rigole mais c’est laid et ridicule… La scène où Onéguine flirte avec Olga outrageusement et humilie son meilleur ami est traitée comme une vulgaire querelle de gens trop bourrés dans un nightclub. Après la pénurie de second degré du premier acte, là c’est trop ! L’affaire commence à tourner au malaise.

Soudain, alors qu’on commence à décrocher… L’humilié Lenski chante son amour déçu pour Olga dans un solo magnifique et sincère ; on bascule en quelques secondes dans l’émotion vraie, celle qui vous sert la gorge. Merveilleuse surprise qui vaudra un tonnerre d’applaudissements finaux à l’interprète de Lenski.

A l’aube, les deux hommes se retrouvent dans un champ (figuré par les ballons verts, tout s’explique !). Parviendront-ils à enrayer la marche vers un duel désormais attendu par une société qui fait mine de réprouver mais est avide de spectacle ? « Niet, niet, niet, niet », chantent Lenski et Onéguine, dans un duo qui prolonge l’émotion. Il me semble que celle-ci aurait gagné en profondeur si l’amitié entre les 2 hommes avait été mieux explicitée au 1er acte.

Lenski meurt à la roulette russe. How much Russian is too much Russian ?

Rideau sur une salle consternée par cette mort absurde.

3ème acte ! Autre époque, autre bal. Les années ont passé, Onéguine est hanté par la mort de son ami. Perpétuellement insatisfait, il déplore son « désir d’être sans cesse ailleurs ».

Son chemin croise à nouveau celui de Tatiana… La jeune fille confuse s’est transformée en une femme digne et sûre d’elle. Tatiana a épousé un prince Grémine qui ressemble furieusement à Lénine , en plus jovial. « L’amour n’a pas d’âge », chante le barbon, très satisfait de sa vie et de son épouse si belle et jeune.

Décidément la mise en scène cherche à surprendre. Les retrouvailles se déroulent dans une sorte de palais soviétique où danse l’intelligentsia pétersbourgeoise en costume et robe de soirée. La chorégraphie, durant laquelle la foule danse par gestes saccadés comme si leurs corps n’étaient pas libres de s’exprimer, évoque une société oppressante où personne n’est libre d’être soi-même. On se rend compte que certain·e·s danseurs et danseuses ont en fait pour partenaire… un mannequin ! Belle transition où la foule s’éclipse discrètement, ne laissant que les mannequins en guise de témoins des retrouvailles de Tatiana et Eugène.

Cette fois, Onéguine est terrassé par un coup de foudre. Quant à Tatiana, son masque de sérénité ne met pas longtemps avant de se fissurer ; elle lui avoue son amour en même temps que sa détermination à rester fidèle à son époux. De plus en plus éperdu et échevelé, Onéguine exige qu’elle abandonne tout pour partir avec lui. Magnifique duo où Eugène et Tatiana chantent « le bonheur qui était à notre portée, si près, si près »… Mais c’est trop tard, Eugène Onéguine finit à genoux, écrasé par la réalisation qu’il n’a pas su apercevoir les chances que la vie lui offrait, et par le regard réprobateur de la société.

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J’ai eu l’impression que Frederic Wake-Walker (le metteur en scène) et Marko Letonja (direction musicale) m’emmenaient faire un tour de montagnes russes (pardon pour le jeu de mots), avec des hauts et des bas. C’était inégal. Un premier acte très premier degré et un peu poussif, qui aurait gagné à être un peu plus espiègle, tant dans la mise en scène que dans la musique. Revirement complet dans le deuxième acte où soudain on nous invite à une lecture beaucoup plus « narquoise » de l’œuvre. Quid de l’émotion ? On est déjà à la moitié lorsque les interprètes de Lenski et Onéguine parviennent enfin à la convoquer. Le troisième et dernier acte est le plus réussi avec cette belle trouvaille de mise en scène du palais soviétique brutaliste des années 60-70. D’autres initiatives sont moins convaincantes, comme l’usage des ballons. Faire porter un ballon rouge en forme de cœur qui se dégonfle à un Onéguine anéanti par l’amour, c’est franchement trop littéral !

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PS : avec quelques jours de recul, je me dis que l’impression d’irrégularité dans la mise en scène était peut-être un choix délibéré. Selon Wikipédia, Tchaïkovski a conçu son œuvre comme une succession de tableaux, partant du principe que le public russe était suffisamment familier avec le récit de Pouchkine pour ne pas être perdu d’un tableau à l’autre. Finalement, Frederic Wake-Walker reste fidèle à l’œuvre en nous présentant des « impressions » assez disparates… au risque de nous perdre. La dame russe assise derrière moi a adoré, elle !

Alice Guy, pionnière du cinéma

Houhou, bonne année Télescopages ! (écrire cela un 28 janvier, c’est comme se glisser dans un ascenseur au moment où les portes se referment : ça fait chier tout le monde sauf la personne qui a l’impression de marquer un point in extremis)

Plus un poste de blog depuis novembre ! j’en étais restée à cette fameuse réunion féministe dans un bar strasbourgeois pour laquelle j’étais sortie de ma grotte. A jolly good idea ! Depuis janvier, me voilà adhérente de l’association Les Effronté-e-s. J’avoue, la première réu en interne a été hard : 3 heures,  un ODJ (ordre du jour), un CR (compte rendu), le train-train d’une orga à prendre en marche, des abréviations et des prénoms à retenir. Heureusement, les Effronté-e-s savent aussi chiller !
Dimanche aprèm, 4 d’entre nous s’installent sur un grand canapé avec gâteau au chocolat, thé, pour visionner des courts-métrages choisis par O. qui est étudiante en cinéma. Un Kaffeekuchen féministe pendant lequel on a beaucoup discuté et un peu regardé des films. Au menu : un film d’animation québécois sur le clitoris, ainsi qu’un film muet de 1906 sur le thème « et si les hommes agissaient comme des femmes et vice-versa ».
Caricaturer les rôles de genre en les inversant est une idée scénaristique toujours exploitée aujourd’hui (Majorité opprimée ). C’est fou de se dire qu’il y a plus de 100 ans, on faisait déjà des films humoristiques là dessus, que les mêmes ressorts y figuraient déjà, et étaient même traités plus subtilement.

Alice Guy, pionnière du cinéma

Le film s’intitule Les résultats du féminisme et il a été réalisé par Alice Guy. C’était la première fois que j’entendais ou lisais son nom… Et pourtant elle n’est rien de moins qu’une des premières cinéastes de l’histoire. Mars 1895 : à 22 ans, elle assiste à la première projection cinématographique privée des frères Lumières à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, en compagnie de son boss de l’époque, Léon Gaumont. Six mois avant que Georges Méliès n’assiste à la projection du Salon indien du Grand Café, le 28 décembre 1985. Elle est une des premières à flairer que ça pourrait être cool de réaliser des films de fiction. Le collectif Georgette Sand qui lutte contre l’invisibilisation des femmes dans l’histoire rapporte l’anecdote suivante : « Monsieur, je crois que nous devrions faire des films pour mieux vendre nos appareils », suggère Alice Guy. Et Léon Gaumont de lui répondre : « D’accord mais en dehors de vos heures de bureau et que ça ne coûte pas cher. » Qu’à cela ne tienne, Alice réalise un premier film de fiction, La fée aux choux, en mars 1896, quelques mois avant Georges Méliès encore une fois.

15 ans plus tard, la voilà aux Etats-Unis, the place to be, avec son mari Herbert Blaché. Ils cofondent Solax Studios, dont elle est présidente et directrice. Des années fastes : Solax devient une des plus grandes sociétés de production de l’époque, Alice est payée 25 000 dollars par mois, fait deux enfants avec Herbert Blaché. A partir de 1918, le vent tourne : l’industrie migre à Hollywood et Herbert aussi, en compagnie d’une actrice. Alice doit vendre Solax pour éviter la ruine, subit son divorce, manque mourir de la grippe espagnole en octobre 1918. Retour en France en 1922 avec ses deux enfants. Alice Guy ne tourne plus de films et son nom tombe dans l’oubli.

Oh, relatif l’oubli, certes : elle reçoit la Légion d’honneur en 1957, un hommage à la Cinémathèque française en 1958… Mais alors, d’où vient que son nom ne soit pas plus connu du grand public, au même titre que celui de Georges Méliès ? A la requête « Alice Guy » Google renvoie 215 000 résultats (487 000 pour « Georges Méliès »). Les infos sur elles sont éparses, les pages Wikipédia sont rédigées maladroitement, la recherche sur elle est lacunaire en France. Davantage de chercheurs semblent s’être intéressé-e-s à son œuvre de l’autre côté de l’Atlantique, où « Alice Guy-Blacheyyy » est vue comme une pionnière.

Méliès aussi a été un temps oublié…  avant d’être réhabilité, étudié, célébré. Scorsese lui-même a utilisé la biographie de Georges Méliès comme inspiration de son film Hugo Cabret, prétexte à un hommage à l’effervescence qui entoure la naissance du cinéma. La vie d’Alice Guy n’a pas été moins romanesque, ni sa carrière moins riche.

Découvrir son existence me touche et son histoire me fait vibrer. En 2018, 4 filles sur un canapé ont regardé un film d’Alice Guy. La meilleure façon de la rendre visible.

alice guy