Militantisme, travail gratuit, burnout

Militantisme, travail gratuit, burnout

Pour archivage personnel, un texte que j’ai publié sur Facebook le 29 janvier. La veille, Libération avait publié un reportage sur le burnout militant des bénévoles qui s’engagent auprès des migrants. J’ai « réagi à chaud » à ce reportage sur Facebook en revenant sur l’expérience du squat de l’Hôtel de la rue de l’été 2019.

Le texte a été repartagé une cinquantaine de fois. Des ami-es m’ont dit que ça leur avait fait du bien de le lire, que mes mots étaient « comme un pansement ». J’ai eu des réactions d’inconnu-es, une fille de Rennes m’a écrit pour me raconter sa propre expérience dans un squat à Renne… Les réactions que j’ai obtenues m’ont vraiment beaucoup touchée.


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On en parlait il y a quelques jours avec des amies, parce que les échos de ce qui se passe dans certains squats strasbourgeois en ce moment sont impossibles à ignorer. Et nous questionnent beaucoup sur le sens de l’engagement qu’on y a mis, nous, l’été dernier. Je repense à ces tout premiers jours et semaines de l’Hôtel de la rue. Pour les non-strasbourgeois : c’est un squat qui a été ouvert « à la force du poignet » le 24 juillet 2019. Des personnes dont c’était pas le job, pas les compétences professionnelles ont fait ce qu’elles pouvaient pour installer le mieux possible plus de 200 demandeurs d’asile sans abri, enfants inclus dans un bâtiment abandonné appartenant à la mairie de Strasbourg. Puis réitérer l’exploit avec le squat Bugatti début septembre. 200 personnes de plus.
On parlait de ça…Cet élan de solidarité.

Et à quel point il nous a épuisé-es, abîmé-es, tou-tes.

C’est dur de le dire parce que j’ai pas envie de ternir le souvenir de ce que j’ai vécu là, de ce qu’on a partagé là. Personne n’a envie de ça.
Mais pourtant, c’est vrai. Et c’est quelque chose qu’on s’est bien gardé de raconter aux médias, et sur lesquels ils n’ont pas trop creusé. La mairie non plus. Le récit du bel élan citoyen et solidaire, c’est plus flatteur… Chut sur tout le reste.

Les tensions entre les divers projets, les clash de personnalités, les dérives autoritaires, ça c’est dicible parce qu’on qu’on considère que c’est de l’ordre du conflit politique, et donc, que c’est publiquement digne d’intérêt.
L’épuisement de la compassion, le burnout du care, la souffrance émotionnelle, la charge mentale d’être responsable du bien-être de personnes vulnérables, ça c’est resté sous le tapis – parce que ça reste affilié au privé, à l’intime, au foyer, au travail domestique. C’est du travail invisibilisé au nom de l’amour, au nom de valeurs comme la citoyenneté, whatever. Et c’est pas un sujet public.

Ironie du sort, au moment même où on se « tuait à l’attache » à l’Hôtel de la rue, les ravages du burnout militant ont été mis en avant par plusieurs militantes féministes. Quelques articles ont médiatisé leur ras-le-bol l’été dernier. Anaïs Bourdet de Paye ta shnek, les militantes de l’association Féministes contre le cyberharcèlement, Caroline de Haas… elles sont nombreuses à avoir tiré la sonnette d’alarme. Le burnout militant est une réalité bien ancrée chez les féministes.

L’Hôtel de la rue, ça a été ça aussi.

J’ai vu les ami-es qui enquillaient les journées, ne comptaient plus leurs heures, négligeaient leur sommeil. Une personne oublier qui elle était, se perdre de vue jusqu’au breakdown mental. Des copines féministes se perdre de vue, leur amitié se déliter faute de soin.
Le camarade au chômage qui remettait sa recherche d’emploi aux calendes grecques parce qu’il faisait déjà l’équivalent de deux temps plein de travail non rémunéré et qui a pris plusieurs semaines à s’en remettre.
Les travailleuses sociales, les infirmières qui sitôt après leur taff officiel venaient faire exactement le même boulot d’accompagnement, sans aucune reconnaissance.

J’ai vu un copain chialer parce qu’il était 22h et qu’il fallait trouver un hébergement pour une jeune femme et 2 gosses qui se présentait au 91, déjà plein à craquer, chialer parce que le 115 avait opposé une fin de non-recevoir, chialer parce que c’était comme ça tous les soirs et chialer parce qu’il savait que le lendemain il faudrait recommencer, et encore le jour suivant.

J’ai vu un étudiant en médecine très motivé qui lui, se sentait là comme un poisson dans l’eau, à ne pas dormir pendant 48h, à prendre de haut les étrangers (le « syndrome méditerranéen », 0% scientifique, 100% raciste), parce que ça le changeait pas du tout de ce qu’on lui apprenait comme manière de traiter les humains en fac de médecine et à l’hôpital.

Dans les métiers de la relation d’aide (à l’hôpital… on en revient encore là) ça s’appelle le traumatisme vicariant. Encore appelé stress traumatique secondaire ou encore fatigue de compassion. Comme toujours, en France, on est à la traîne sur cette question par rapport au Québec ou aux Etats-Unis. C’est quoi ?
«Le traumatisme vicariant, c’est le fait d’être exposé de façon continue à des situations de violence très importante et d’injustices, inhumaines, face auxquelles on se sent impuissant.»
« Le processus de traumatisation vicariante est une violation répétée de nos convictions, valeurs et croyances. »

On va pas se mentir, il y a un glissement générale de notre société entière qui se retrouve confrontée à ça du fait des choix politiques délibérés de nos gouvernants. Le traumatisme vicariant ça correspond de plus en plus à ce que bon nombre de travailleur-ses du service public expérimentent quotidiennement dans les hôpitaux, les universités, les écoles. ça devient le quotidien de leur travail.

Maintenant, c’est aussi celui des bénévoles. On fait du travail gratuit et non reconnu : comment on est censé se protéger des risques psychosociaux ?
Au 91, route des Romains, à Strasbourg, on a fait ce qu’on pouvait pour gérer au mieux et on a été complètement dépassés. La pression était énorme : il fallait tout faire, dans l’urgence, le moins mal possible, en sachant qu’on ne nous donnerait pas les moyens de le faire. Un seul exemple : il fallait optimiser l’occupation des pièces du squat, rempli en 4 jours (1400 mètres carrés..!), parce que 50 personnes venaient demander un abri chaque jour.
Il manque au minimum 500 places d’hébergement d’urgence à Strasbourg, ce n’est pas un mystère.
La situation des étrangers, des sans abris, des sans pap’ en France est tellement catastrophique que même le squat en tant qu’institution (c’en est une) n’est plus à l’abri des logiques de bureaucratisation et d’optimisation qui caractérisent le management néo-libéral.

Progressivement, un à un, les bénévoles, les militant-es ont lâché l’affaire parce que c’était insoutenable. Les dérives autoritaires et la transformation de ces squats en « institution totalitaire » sont arrivées très vite et se poursuivent aujourd’hui, à notre grand désarroi.

Il y a une vraie douleur à constater les dérives autoritaires de ces squats, dans lesquels on ne s’investit plus parce que ce qu’ils sont devenus heurte trop nos valeurs.

Il y a plein de critiques à adresser à La roue tourne, l’association qui aujourd’hui a la main sur le squat de Koenigshoffen et son président Edson Laffaiteur. Pareil pour le squat Mais. Aujourd’hui, ce sont ces personnes qui auraient le plus besoin de temps pour elles et de soutien, qui sont lâchées par les pouvoirs publics, isolées. Ce sont les personnes parmi les plus abîmées, les plus épuisées qui continuent le travail au 91, route des Romains parce qu’elles sont justement incapables de lâcher prise, du fait de leur histoire, de leur expérience de la rue. C’est une vulnérabilité qui les rend à la fois fortes, dangereuses – et exploitables à merci. Ça arrange bien les pouvoirs publics de s’approprier leur travail et de fermer les yeux sur leur vulnérabilité.
Ça arrange bien l’Etat de s’approprier notre travail à tou-tes et de le substituer à l’action publique.

Tout ça, c’est plus du bénévolat. C’est du travail gratuit.

ça fait 40 ans que les analyses féministes matérialistes (Christine Delphy, Silvia Federici…) démontrent que l’exploitation ne passe pas que par le marché. Qu’elle passe aussi par l’exploitation du travail domestique. Du travail invisible. De ce qu’on ne nomme pas travail.
Ce travail qu’on a fait, les ami-es, les camarades, moi, que La Roue tourne continue de faire, que plein de gens font partout en France tout le temps, il a une valeur sociale immense.

Nous agissons parce qu’il y a nécessité. La substitution du bénévolat à l’action publique n’est pas de notre fait. Comme le dit la sociologue Maud Simonet, qui a longuement analysé le bénévolat : « ce n’est pas le travail gratuit qui pose problème, c’est son appropriation ».

Maintenant, il faut arrêter de nier ce travail. Il faut le PAYER.

C’est plus possible que cette valeur soit appropriée. Elle doit être socialisée. On veut pas d’un tableau d’honneur du bon citoyen, on veut des thunes.

On ne demande pas un salaire pour chacun d’entre nous individuellement. On demande des postes et des moyens. A l’hôpital, dans les associations, dans les écoles…  

Pour toutes les heures de travail invisible et non rémunéré qu’on a effectuées, PAYEZ-NOUS EN SALAIRE SOCIALISÉ.
Pour les heures passées à cuisiner des repas pour des dizaines de personnes, pour les ateliers de jeu avec des enfants organisées par les éducatrices, pour le travail social d’inscription des enfants à l’école, pour les heures de cours de français langue étrangère assurée par des étudiantes, des stagiaires, pour les animations artistiques et culturelles organisées par des précaires, PAYEZ-NOUS
Pour les heures d’écoute bénévole envers des personnes abîmées par votre indifférence, PAYEZ-NOUS

Pour le temps passé à panser nos traumas, nos arrêts maladie qui ne sont pas nommés, qui ne seront pas reconnus comme tels, PAYEZ-NOUS REMBOURSEZ-NOUS les séances chez une psychologue qu’on paie aujourd’hui de nos poches

ET PAR DESSUS LE MARCHE ON VEUT UNE FOUTUE RETRAITE DECENTE POUR TOUT CE TRAVAIL.

Le cortège des manifestant-es contre la réforme des retraites qui s’élance dans les rues du centre-ville de Strasbourg chaque semaine pourrait aller jusqu’à Koenigshoffen, jusqu’au 91 route des Romains. L’enjeu des retraites, il est là aussi, dans la redéfinition de ce qu’on nomme travail. Ce serait un beau symbole pour enfin visibiliser ce travail et les personnes qui le font.

Le politique et le singulier

Entre une photo de lapin et deux mèmes, l’algorithme d’Instagram a fait remonter dans mon fil une suggestion de vidéo… et à ma mémoire, quelques réflexions.

Il s’agissait d’une interview de Thierry Beccaro, mise en ligne sur le compte Insta @parentstoxiques.

Thierry Beccaro, 62 ans, est l’ex-animateur d’un jeu télé, ambassadeur pour l’Unicef. Bref, une personnalité « très appréciée des Français », selon l’expression. Moi, jusqu’au mois de mai dernier, je ne le connaissais pas.

Le 7 mai 2019, le média Brut met en ligne une vidéo dans laquelle Thierry Beccaro revient sur son histoire d’enfant maltraité, battu par son père qui avait « l’alcool triste et agressif ». La vidéo a eu un grand retentissement, a énormément tourné sur Twitter [c’est comme ça que je suis tombée dessus]. Elle est réellement émouvante et sensible, et affiche à l’heure actuelle 16 millions de vues.

En ce début mai, cette vidéo retient aussi mon attention parce qu’elle… télescope autre chose. A peine quelques jours auparavant, je lisais dans un autre média les mots d’une autre personnalité populaire, également engagée auprès des enfants, un homme qui racontait avoir été battu durant l’enfance, frappé par son père.

Révélation qui n’a eu strictement aucun écho.

Le 26 avril 2019, Le Monde publie un article sur Frédéric Lenoir, à l’occasion de la sortie d’un documentaire sur les efforts de sa fondation pour vulgariser la philosophie auprès des enfants, Le cercle des petits philosophes. Frédéric Lenoir, 56 ans, est un auteur à succès de livres sur la philosophie et la spiritualité (300 000 exemplaires pour son dernier livre sur Spinoza, de quoi faire baver d’envie tous les éditeurs). Évidemment la journaliste du Monde le prend un peu de haut parce que ce n’est pas de la grande philosophie. Dans l’article, on peut lire ces 2 paragraphes, qui servent surtout à exposer un personnage.

Le mot maltraitance n’y est pas, mais enfin c’est quand même clair qu’on parle de violences psychologiques et physiques.

J’ai cherché des réactions. Dans les commentaires sous l’article. Sur Twitter, aka l’endroit où généralement, les gens ne se privent pas de réagir. Rien !

J’ai pas de sympathie particulière pour Lenoir. Mais à ce moment-là, le décalage avec la vidéo de Brut qui cartonne sur les réseaux me touche suffisamment pour que je me fende d’un commentaire dans l’horrible espace « contribution » du Monde.

Concilier l’image d’un père maltraitant avec celle d’un ancien secrétaire d’Etat, certes de droite, mais qui a créé l’allocation pour adulte handicapé ? Impensable. ça ne cadre pas.

Cadrage

C’est le principe de Brut : par un format court, par un montage percutant, par une musique qui souligne l’émotion, capter l’attention. Pointer du doigt quelque chose « regarde ça, là, tu vas voir c’est émouvant/révoltant/attendrissant ». La vidéo a été vue 16 millions de fois, on peut se dire qu’elle aura un impact ? je ne suis pas si optimiste. Hors cadre, on ne veut pas voir. On ne veut pas savoir.

Quand ces ficelles tire-larmes ne sont pas là, quand c’est Le Monde au lieu de Brut, quand c’est deux paragraphes dans un article dont la maltraitance n’est pas le propos principal, il n’y a pas de réactions.

Quand c’est mis là, sous nos yeux, on trouve ça émouvant mais nos réactions sont rarement à la hauteur.

Et même quand c’est dit, on ne comprend pas.

On ne sait pas réagir parce qu’on ne sait pas lire les comportements des victimes, on ne comprend pas tout ce que cela implique au quotidien, dans le rapport aux autres. Thierry Beccaro le dit avec ses mots : « Voilà la résultante de ce qu’est la maltraitance sur sa propre vie et sur la vie des autres. Parce que parfois les autres peuvent ne pas comprendre pourquoi vous réagissez comme ci ou comme ça ».

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Décembre. Je lis un livre, « Rupture(s) », d’une philosophe qui s’appelle Claire Marin. Il y a un chapitre qui s’intitule « Rompre avec sa famille ». Je suis aussi en train de lire les travaux de la psychiatre Muriel Salmona sur les psychotraumatismes consécutifs aux violences sexuelles. Salmona a également travaillé avec des personnes ayant subi des violences éducatives pendant l’enfance et à la lire, les traumatismes post-violences sexuelles et post-châtiments corporels fonctionnent de manière similaire.

[C’est une période dure, pendant laquelle je suis dans une boulimie de livres. Je suis en plein épisode dépressif : je n’arrive plus à rien faire des taches quotidiennes, par exemple travailler pour mon diplôme universitaire. Je suis devenue absolument improductive socialement car toute ma force est mobilisée sur des questions incongrûment cardinales. Genre, comprendre les psychotraumatismes. Ou encore réfléchir au concept de féodalité. Je suis en permanence épuisée, j’ai l’impression d’être dans un effort qui ne me semble mener à rien si ce n’est à bout. C’est ça la dépression. Être à contretemps, partout, tout le temps.]

Mais j’en reviens à Beccaro et Lenoir : ils disent tout deux que ça leur a pris des années de travail pour aller mieux :

Thierry Beccaro : « A partir de là j’ai commencé à faire tout un travail. Ce dont je parle, c’est-à-dire qu’on peut s’en sortir, et parler avec vous aujourd’hui, à condition d’être courageux, et de faire un travail, si on peut le faire. (…) Tout l’argent que j’ai mis dans ce travail de psychothérapie et d’analyse, je l’ai pas mis ailleurs. Je l’ai investi pour essayer d’aller mieux et je l’ai fait pour mon entourage. »

Frédéric Lenoir : « il m’a fallu un énorme travail sur moi et quinze ans de thérapie pour me sentir bien dans ma peau et leur pardonner. »

Ambivalences

Vers la fin de son interview, Thierry Beccaro dit sur quelque chose de singulier : « Paradoxalement, mon père était aussi un mec formidable. » L’été de ses 17 ans, Beccaro a un père qui menace sa mère avec une carabine ET qui lui trouve un stage à la Maison de la radio. Son père le lance dans cet univers dans lequel il va s’épanouir. Quand il raconte cela, Beccaro a la voix qui tremble, et pourtant il insiste sur ce « mon père était aussi quelqu’un de formidable ». Sa voix tremble mais reste celle de quelqu’un qui maitrise ce qu’il énonce.

Et Frédéric Lenoir ? Intriguée, je trouve ce article dans Paris Match (vive le gossip) : « René et Frédéric Lenoir, la spiritualité en famille ». Décembre 2017, ils acceptent de participer à une interview croisée. Père et fils posent bras dessus bras dessous et se taquinent.

Plus loin encore : « Mon père a eu une existence extraordinaire. Toute sa vie, il nous a lu de la philo et de la poésie. J’ai cette dette envers lui. Je lui dois aussi le sens de l’engagement et l’amour de la nature et des animaux. ». Je suis sidérée par ces paroles.

Une discussion à bâtons rompus.

Me reviennent en mémoire quelques mots dits un jour par une personne proche, des mois auparavant. A la faveur d’un bon repas, d’un bon moment qui s’étire… d’une langueur qui met les gens en condition pour que la conversation entre les personnes présentes coule, fluctue, pour que les sujets les plus inattendus arrivent, pour que la parole se fasse confidence, pour que des vérités surviennent.

Je ne sais plus comment c’était arrivé dans la conversation. Mais cette personne, X a évoqué que sa mère l’avait frappée, dans l’enfance. Qu’il y avait eu une période, quand X était très jeune, où les coups tombaient. J’ai oublié les détails mais me souviens de cette phrase, dite calmement : « ma mère me frappait ».

Je sais que cette année, X passe les fêtes de Noël en famille, avec sa mère.

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Premier janvier, visite à la famille. La question des traumatismes et des châtiments corporels continue de me préoccuper et je bute sur cette ambivalence que je ne comprends pas. A nouveau, déjeuner, bon repas, un peu de vin, parole libre. Je décide d’interroger X franchement. Je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas su qu’elle-même est passée, comme Beccaro ou Lenoir, par ce long travail de l’analyse. J’essaie de reconstituer son témoignage ici parce qu’il me semble qu’il le mérite (et parce que j’ai envie d’en garder trace pour moi).

C’est normal que tu ne comprennes pas, tu ne l’as pas vécu. Et cette ambivalence est rarement dite. C’est impossible de dire une chose pareille en public mais…. Je crois qu’il y a pire que les coups.

L’indifférence. Le silence. L’absence de projet éducatif. L’abandon. L’infantilisation. La possession.

Attention, je ne dis pas que les coups, ce n’est pas grave, et je ne mets pas ça non plus sur le plan des sévices corporels graves !

Ma mère m’a frappée, mais elle a aussi eu des paroles structurantes. Elle a toujours été très claire. Elle avait un projet éducatif qui était au service de notre émancipation, de mes frères et sœurs et moi, dont elle n’a jamais dévié. Il n’y avait pas d’ambiguïté, de contradictions dans ses mots, ce qui est le pire. Elle nous a donné des armes. Elle avait à cœur de transmettre la musique, la littérature, la langue [« armes » dont X a fait son métier]. Quand elle m’emmenait avec elle à un événement mondain, à 8 ans, elle me présentait comme une véritable personne à part entière. Je n’étais pas sa chose. Elle m’a frappée mais je n’étais pas sa poupée. Elle m’a projetée dans le monde.

Il y avait un projet éducatif ET il y a eu des coups, de mes 2 ans et demi à mes 11 ans. Ça aurait pu être pire. Je ne dis pas ça pour l’excuser ! Elle aurait pu faire autrement.

Maintenant, je me dis qu’elle a fait ce qu’elle a pu. Je n’ai plus un rapport émotionnel avec cette femme, j’ai un rapport compassionnel. Je lui en ai voulu, il y a une période où je n’ai plus voulu la voir pendant deux ans.

Pardonner ? c’est un terme que la religion chrétienne n’aide pas à comprendre. [X rigole.] Il faut faire le détour par la pensée bouddhiste. Pardonner ce n’est pas passer l’éponge, ce n’est pas continuer comme si de rien n’était. Ça, c’est un effacement. Or on ne peut pas effacer quelque chose qui est aussi grave. Continuer comme si ce n’était pas grave, c’est du déni. Alors, plutôt compatir. Cum patere. Se demander dans quel enfer est l’autre pour avoir fait ce qu’elle a fait. Dans quel enfer ma mère demeure, quand soi-même j’en suis sortie. Parce que moi, je suis libre de cette souffrance maintenant. Evidemment, c’est au prix d’un long travail d’analyse, qu’on ne fait pas seule, mais avec un psy.

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Je suis un peu perdue.

Les discours s’enchevêtrent. Parole publique, parole intime.

Ce qui se dit au niveau médiatique, (ce) qui sera écouté, (ce) qui ne le sera pas. Le message qu’on veut faire passer pour faire changer la société.

Quand Muriel Salmona s’exprime, elle fait peser son statut de psychiatre, mais ce n’est pas un discours scientifique. Plus exactement, c’est un discours scientifique dans un espace qui n’est pas celui de la production scientifique, mais qui est celui de la production politique.

Elle met son statut de médecin au service d’une cause politique, pour changer les lois, obtenir davantage de reconnaissances et de moyens. C’est OK, et mes convictions féministes me rendent solidaire de son combat sur pas mal de points (on veut des thunes pour financer des programmes de soutien psy), mais il faut quand même en prendre conscience. Et de comment tout l’argumentaire sur les mécanismes neuro-biologiques des psychotraumatismes ne rendent pas justice à la complexité des traumatismes.

Quand on entrouvre la porte sur des récits intimes, autre chose se donne à entendre. L’emprise de la violence. La temporalité et les années de travail pour la mettre au jour, et entamer la déprise. Et les ambivalences.

Pour une militante féministe, c’est très difficile de dire publiquement qu’il y a pire que les coups alors même que justement, on lutte pour les faire sortir de la sphère privée. L’ambivalence trouve difficilement place dans l’espace médiatique, l’espace politique, et même dans l’espace militant.

Peut-être que le terme de singularité est mieux que celui d’ambivalence. Les singularités ne peuvent pas se donner à entendre dans tous les espaces. Les singularités débordent l’espace médiatique, l’espace politique, l’espace militant.

Décembre 2019-Janvier 2020.

L’interruption

Extrait d’une fiche de lecture de « L’ordre de l’interaction », Erving Goffman, 1988, rédigée pour un cours de socio.

(…) En tant que sociologue, Goffman a beaucoup emprunté au vocabulaire du théâtre. Pour lui la société est un spectacle, les agents sont des acteurs en représentation. Engagés dans des face-à-face, les acteurs s’efforcent de préserver les apparences et de ne pas perdre la face. (…)

L’interaction comme lieu de vulnérabilité

L’interaction publique pose que l’individu accepte de devenir vulnérable à autrui (en étant soi-même susceptible de rendre l’autre vulnérable). L’interaction sociale comporte ainsi des risques. En évoquant la place du « territoire personnel », Goffman rappelle que le corporel et le physique jouent un rôle important. Le face-à-face se caractérise par la mise en jeu de la vulnérabilité des individus, qui peut en effet mettre en jeu notre propre corps : « nous devenons vulnérables à l’assaut physique, à l’agression sexuelle, à l’enlèvement, au vol et à l’empêchement de se mouvoir » (p195). Mais nous devenons aussi « vulnérables à ses paroles et gesticulations, qui peuvent pénétrer nos réserves psychiques, et aux ruptures de l’ordre d’expression que nous nous attendons à voir maintenir en notre présence » (p195).

C’est sur un petit exemple d’une telle rupture, dont j’ai été témoin il y quelques temps, que je voudrais maintenant m’attarder. Je vais décrire une interaction sociale, puis en proposer une analyse en m’appuyant sur les concepts goffmaniens.

La scène se déroule dans la Salle Blanche de la librairie Kléber, en plein centre-ville. Cette salle de conférence au dernier étage, avec vue sur la place Kléber, est un haut lieu strasbourgeois de la culture légitime. De l’ex-président de la république à l’auteur prolifique, de nombreuses personnalités en tournée de promotion passent y dédicacer leurs livres. Ces événements sont organisées par la librairie dans un programme baptisé « Conversations ».

La salle est aménagée avec des rangées de chaise orientées vers une estrade. Sur celle-ci, des sièges pour le ou les invités ainsi que pour un modérateur du débat (employé de la librairie ou personne extérieure conviée à tenir ce rôle pour l’occasion).

Ce jour-là, trois personnes sont présentes sur scène. L’invitée principale est une psychanalyste venue présenter son dernier ouvrage, ayant récemment obtenu un prix. En outre, un intellectuel, professeur renommé a été convié pour dialoguer avec elle. Un employé de la librairie est présent. C’est lui qui prend la parole pour inaugurer la conférence et accueillir les curieux. Il passe ensuite le micro au professeur, chargé d’introduire les travaux de l’invitée. Celui-ci commence à évoquer les travaux de l’invitée mais sa prise de parole est d’avantage propice à l’exposition de sa propre connaissance – certes très vaste. Une dizaine de minutes s’écoule.

Mon attention baisse, sans doute ne suis-je pas la seule.

Soudain, une voix s’élève du public. Une femme au troisième rang coupe la parole à l’intellectuel, pour demander à voix haute et intelligible « quand est-ce qu’on va pouvoir entendre Mme X [l’invitée] car c’est pour elle que nous sommes venus ». Abasourdi par l’interruption, le professeur reste sans voix quelques secondes. La salle semble retenir son souffle. « Alors ça c’est vraiment pas gentil ! » éclate l’intellectuel interrompu. Dans les rangées, quelques personnes se mettent à pouffer de rire. Beaucoup semblent hésiter entre manifester des signes de soutien à l’auditrice impatiente, ou marquer leur désapprobation. La psychanalyste invitée tente de désamorcer le conflit en assurant à l’auditrice que « c’est le déroulé qui a été prévu par la librairie ». « Je vous trouve parfaitement indélicate », enrage l’intellectuel. Mécontent, il se fait quelque peu prier par la psychanalyste avant de reprendre sa présentation. L’auditrice bégaie quelques excuses puis se tait, le public redevient silencieux, la conférence se poursuit comme si de rien n’était.

L’oeuvre de Goffman me semble particulièrement pertinente pour analyser l’interaction que je viens de décrire. L’interruption de la femme est une rupture qui vient souligner les conventions ayant cours dans l’espace de la salle de conférence : silence, attention soutenue du public, même si les propos tenus sont ennuyeux. Les questions du public ne sont attendues qu’en fin de présentation. Ces conventions ne sont pas si éloignées de celles qui peuvent avoir lieu dans un cours magistral universitaire. Assister à la conférence signale un certain capital culturel, et les auditeurs sont probablement des habitués du programme d’événements de la librairie. Ce qui se déroule tient du rite auquel participe un groupe social homogène. Implicitement, chacun s’attend à ce que les participants de ce rite (invités et membres du public) connaissent et reproduisent les conventions.

L’interruption inattendue de la femme du public vient briser ces conventions. La rupture les a rendues plus visibles, presque palpables, pendant quelques secondes. Bien que la librairie annonce organiser des « Conversations », le moment n’est pas vraiment un dialogue. Le temps des questions-réponses avec le public est relégué à la fin de l’événement, signifiant que là n’est pas l’essentiel. Le moment auquel tous sont censés participer est celui de la mise en valeur des invités. En mettant en valeur, non les qualités et les travaux de la psychanalyste, mais sa propre maîtrise du sujet, l’intellectuel n’a fait que jouer le jeu selon des règles implicitement partagées. En brisant les conventions, la femme impatiente lui a fait perdre la face publiquement. Mais en retour, elle s’est elle-même signalée comme une personne ne maitrisant pas (ou refusant) les codes de l’interaction, s’exposant par là à l’exclusion symbolique du groupe. Son intervention a semblé aussi incongrue que celle d’un spectateur au théâtre venant interpeller les comédiens, les rires qu’elle a provoqués venant le souligner.

L’interaction qui se joue là ne relève pas à proprement dit de la conversation (fiction déployée par la librairie à des fins de communication), mais tient davantage de la « scène de cour verbale » mentionnée plus haut. Dans l’inventaire des types d’interaction proposé par Goffman, celle que je viens de décrire tombe dans la cinquième catégorie : c’est une « célébration sociale » (p. 204).

Les participants s’engagent dans une célébration qui est, à mon sens, double. On célèbre l’appartenance des invités à une élite culturelle, intellectuelle et médiatique. L’intellectuel s’autocélèbre. Mais il n’est pas le seul. Le public qui fait le déplacement pour venir se cultiver, célèbre aussi sa propre appartenance à un groupe social homogène, cultivé, c’est-à-dire capable de distinguer cette élite, et maitrisant les normes implicites de ce genre de rite. Ensemble, les participants reconnaissent et reproduisent l’existence d’une hiérarchie intellectuelle et culturelle. Pour conclure avec Goffman : « C’est donc dans ces processus de rencontre que le tri tranquille peut avoir lieu, celui-là même qui, ainsi que le dirait Bourdieu, assure la reproduction de la structure sociale. Mais cette force conservatrice ne relève, pas sur le plan de l’analyse, de la situation » (p207). En se plaçant au niveau de l’ordre de l’interaction, on vient mettre en évidence l’expérience individuelle de la structure sociale. Le malaise dans la salle est venu de ce que chacun, pendant quelques secondes, a pu entr’apercevoir la structure sociale mise à nu.

Novembre 2019